De quoi le mégot est-il le signe ?
Et si nos villes se lisaient… à même le trottoir ? En observant les mégots abandonnés plutôt que les grands indicateurs urbains, Jean-Laurent Cassely révèle une géographie invisible de nos usages, de nos habitudes et de nos tensions quotidiennes. Comme quoi, les plus petits déchets ont parfois de grandes choses à raconter.
Par Séverine
Contexte électoral oblige, une étude sur la propreté des villes vient d’être publiée, qui aborde le sujet par le tout petit bout de la lorgnette. Elle a été menée par un spécialiste des modes de vie contemporains, Jean-Laurent Cassely. À rebours des habitudes de ses congénères, celui-ci a baissé les yeux pour les promener sur le sol, et y glaner des vestiges humains considérés comme des objets de rebut, insignifiants mais nocifs : les mégots.
Sous sa plume, cet agent polluant se mue en traceur invisible de nos modes de vie, en véritable marqueur social et territorial. Pour l’essayiste, la concentration de mégots livre en effet des clés pour comprendre l’usage quotidien des villes. Elle permet de dresser une géographie très originale. Une géographie consacrée à des lieux de transit, des « zones de friction » : sous un abribus, devant un hôpital, devant la porte d’entrée lors de la pause déjeuner… L’objectif est ambitieux : saisir en creux les transformations de l’espace public, les usages quotidiens et les préoccupations des habitants.
Jean-Laurent Cassely connaît manifestement son catéchisme sémiologique sur le bout des doigts. Soixante-dix ans auparavant, Roland Barthes publiait Mythologies dans lequel il décryptait sa société à travers le prisme des petits objets du quotidien choisis pour leur côté anecdotique mais diablement éloquents sur les habitudes des Français. Au rayon des objets qui parlent, la DS, le bifsteak et ses frites, les détergents ou le Guide bleu ont laissé place aux mégots moins vilipendés à l’époque et donc paradoxalement moins intéressants.
Ce que cette étude publiée rappelle des travaux révolutionnaires de Barthes, c’est cette nécessité d’éduquer son regard pour décrypter le réel et en comprendre le fonctionnement. Quand on lui demandait en quoi consistait la science des signes, Umberto Eco aimait à rappeler la formule de Barthes : « Un sémiologue voit du sens là où les autres voient des choses ». Ce que cette étude s’attache aussi à suggérer, c’est la nécessité de déconstruire les idées reçues grâce à une observation attentive et critique du monter qui nous entoure. En prenant en compte tous les paramètres qui conduisent un fumeur à abandonner son mégot par terre, l’étude ne se contente pas d’élaborer un état des lieux des pratiques. Elle suggère des solutions concrètes pour réduire la pollution et ne pas se contenter de diaboliser la gent fumeuse.
Laissons donc le Diable là où il est, et professons, à la suite de Flaubert que « le bon Dieu est dans les détails ». Pour bâtir une société conviviale et décroissante, accompagnons la traque des mégots d’une guerre de l’attention.